Jeudi 11 juin 2026, l’association Itinéraires a tenu son Assemblée générale à l’ISEG de Lille, en présence de ses administrateurs, professionnels, partenaires et financeurs.
Organisée en deux temps, cette rencontre annuelle a permis de revenir sur l’activité et les comptes de l’exercice 2025 avant d’ouvrir une réflexion collective autour d’une table ronde consacrée à l’innovation en prévention spécialisée.
Deux heures d’échanges denses, entre bilan d’une année difficile et revendication d’une prévention spécialisée qui continue d’inventer.
Une année 2025 marquée par l’engagement des équipes
Florence Bobot, présidente de l’association, a ouvert la séance en saluant l’engagement des professionnels de l’association et en rappelant l’importance de l’action menée auprès des jeunes et des familles.
« La prévention spécialisée n’est pas une dépense accessoire. Elle est un investissement pour l’avenir de notre jeunesse »,
a-t-elle souligné, avant d’insister sur la capacité d’Itinéraires à innover pour répondre aux besoins émergents des publics accompagnés.
Revenant sur les nombreuses initiatives développées au fil des années, elle a rappelé que « l’innovation est dans l’ADN même de la prévention spécialisée » et que nombre de dispositifs aujourd’hui reconnus trouvent leur origine dans les expérimentations portées par les associations de terrain.
La présidente a également évoqué les tensions qui traversent actuellement le secteur social et médico-social, dans un contexte de contraction des financements publics, tout en réaffirmant la volonté de l’association de maintenir le cap sur ses missions fondamentales.
Un contexte financier sous tension
Florence Bobot a rappelé ce qui, depuis quelques années, marque le quotidien de la gouvernance :
« Cette impression de devoir régulièrement justifier de notre utilité s'est installée. Elle n'était pas aussi présente auparavant, et cela ne peut que nous interroger. »
Ce constat s’ancre dans une réalité budgétaire concrète, présentée par Michèle Poteau, responsable du service comptabilité/gestion. L’exercice 2025 se solde par un nouveau résultat déficitaire (légèrement moindre que 2024), dû principalement à une stagnation voire une baisse de certains financements, malgré un contexte de charges en évolution constante.
Face à ces enjeux, plusieurs axes de travail ont été engagés pour 2026 : renforcement du pilotage financier, maîtrise/diminution de charges, diversification des ressources et adaptation du modèle économique afin de garantir la pérennité des actions.
Une activité soutenue malgré un contexte complexe
Sabrina Casier, Directrice Générale, a dressé le bilan d’une année marquée par d’importants défis économiques, mais aussi par la mobilisation constante des équipes :
« Les difficultés ne se situent pas seulement dans les chiffres. Elles affectent aussi les salariés d’Itinéraires. Parce que devoir renoncer à accompagner une partie des besoins qu’on observe quotidiennement sur le terrain, ça fait mal ».
Malgré ce contexte tendu et face aux difficultés, Sabrina Casier a tenu à replacer les chiffres dans leur contexte humain :
« Le résultat des actions menées par l’association nous rappelle pourquoi nous nous battons pour la préserver. Le tableau n’est pas seulement noir, il y a aussi de la joie. Et nous devons nous arrêter sur cette joie, celle procurée aux jeunes et familles accompagnées. Parce qu’il y a de l’attention, de la présence, du lien, de l’écoute, des propositions et des solutions. »
Les résultats d’activité témoignent de l’utilité sociale de l’association :
- Au Club de Prévention Spécialisée, ce sont plus de 6 800 personnes rencontrées et près de 1 400 jeunes accompagnés.
- Les ALSES ont suivi plus de 570 collégiens, dispositif dont la pertinence a été reconnue par le Département dans la perspective d’une convention de cinq ans.
- Mistral Gagnant a accueilli 27 élèves.
- Atout Parent a permis à près de 200 familles de participer à des actions collectives, et plus de 50 ont bénéficié d’un accompagnement individualisé.
- Quatre conventions de Médiateur Écoles-Familles ont été renouvelées, et les 14 médiateurs ont touché près de 400 familles.
- Grâce au DAEET, 78 élèves ont pu éviter une exclusion définitive du collège.
- MAJYC a formé 200 jeunes et étendu son territoire d’intervention.
- Entr’Actes a réalisé plus de 7 600 contacts auprès des publics les plus vulnérables et accueilli plus de 600 personnes, dont une centaine de mineurs.
- Au SPOT, près d’une centaine de jeunes ont été accompagnés, avec le démarrage de l’expérimentation Le Souffle, nouveau dispositif de mise à l’abri développé avec la SPRENE et VILOGIA.
- La Cellule Mobile a accompagné 54 personnes en lien avec la prévention de la radicalisation, et le collectif « Ensemble, on fait quoi ? » a touché près de 600 professionnels et une centaine de jeunes.
Pour Sabrina Casier, ces résultats illustrent la capacité d’adaptation des équipes face aux réorganisations, aux incertitudes budgétaires et à l’évolution des besoins sociaux :
« La coopération entre nos services n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui. Cette capacité à faire ensemble est probablement l’une des plus grandes richesses d’Itinéraires. Et même quand on se bat pour pérenniser l’activité telle qu’elle existe aujourd’hui, on ne peut pas faire l’économie de continuer à imaginer ce qui manque encore. Ce qu’il faut développer pour permettre aux personnes de grandir, de s’insérer, d’accéder à leurs droits, d’avoir les clés d’un projet de vie équilibré. »
Table ronde : « L'innovation n'est pas une option »
La seconde partie de l’Assemblée Générale s’est organisée autour d’une table ronde animée par Pierre Mathiot, professeur des universités en sciences politiques à Sciences Po Lille et nouvel administrateur au sein d’Itinéraires.
Intitulée « L’innovation n’est pas une option », cette séquence a réuni des représentants des institutions, de l’Éducation nationale, de la Justice et des professionnels d’Itinéraires autour d’une même question : comment continuer à répondre aux besoins émergents des jeunes dans un contexte social en profonde mutation ?
Les échanges ont rappelé combien les réalités observées sur le terrain imposent aujourd’hui de nouvelles formes d’intervention :
- la montée des problématiques de santé mentale chez les jeunes ;
- l’augmentation des conduites à risque et des situations de rupture ;
- l’entrée de plus en plus précoce dans les trafics ;
- les phénomènes de radicalisation, de repli identitaire et de diffusion des discours extrêmes.
Patrick Banneux, ancien président de l’APSN, a apporté un éclairage historique sur la capacité d’adaptation du secteur face à l’évolution des besoins.
Didier Calonne, ancien principal du collège Louise Michel, a témoigné de la façon dont l’ALSES avait constitué une réponse innovante et déterminante dans la relation entre son établissement, les familles et les jeunes.
Alexandra Wierez, directrice Enfance Famille Jeunesse au Département du Nord, est revenue sur l’émergence difficile mais nécessaire du projet autour de la prostitution des mineurs.
Antoine Grande, référent Laïcité et Citoyenneté à la PJJ Grand Nord, a abordé les réponses éducatives à construire face aux phénomènes de narcotrafic, de radicalisation et de violences.
Dans la salle, Michaël Bonnet, Premier Vice Procureur de la République du Tribunal de Lille, a alerté sur les phénomènes de radicalisation impliquant des mineurs. Selon lui, les situations rencontrées présentent souvent des caractéristiques communes :
« Quelque que soit le milieu du jeune, nous observons de l’isolement social, peu d’amis, beaucoup de temps passé sur les réseaux sociaux ».
Il a insisté sur l’importance du repérage précoce :
« L’enjeu est de pouvoir repérer dès l’école les jeunes qui ne vont pas bien, pour pouvoir agir rapidement. »
Cette nécessité de travailler collectivement autour des jeunes a également été soulignée par Stéphane Yameundjeu, proviseur du lycée Aimé Césaire à Lille, qui a témoigné du partenariat engagé cette année avec les éducateurs du Club de prévention d’Itinéraires :
« On demande de plus en plus à l’école, mais l’école ne peut pas tout faire toute seule. Ce qui a été très intéressant dans la collaboration avec Itinéraires, c’est d’avoir un lien permanent sur ce qui se passe en dehors de l’école. Nous avons aujourd’hui un levier supplémentaire extrêmement efficace avec deux éducateurs présents chaque semaine dans l’établissement. »
Le proviseur a notamment souligné les effets positifs de cette coopération sur le lien avec les familles, les quartiers et le repérage des situations de décrochage scolaire.
Même constat du côté des collèges. Brahim Khiter, principal du collège Louise-Michel, a salué le rôle joué par les professionnels d’Itinéraires :
« Merci à mon ALSES. Elle fait un travail efficient et indispensable ! »
Pour Quentin Houb, principal du collège Miriam Makeba et chef de file de la Cité éducative Lille-Est, la plus-value du dispositif repose sur sa capacité à instaurer une relation différente avec les familles :
« Avec les ALSES, nous sommes sur un principe de libre adhésion. Cela permet une interaction qui n’est pas institutionnelle. C’est toute la force du dispositif. Sans l’ALSES, nous fonctionnerions nettement moins bien. »
Innover pour répondre aux nouveaux besoins
Francine Blas, cheffe de service des dispositifs de prévention du décrochage scolaire et social, a poursuivi cette table ronde en donnant la parole aux équipes elles-mêmes. Quatre thématiques ont structuré leurs témoignages : la santé mentale des jeunes (avec l’intervention de Séléna Sabbahi, psychologue), l’augmentation des conduites à risque (Geoffrey Delesalle et Nidhal Elbourachdi, du SPOT et du Souffle), l’entrée précoce dans les trafics (Anddy Valeus, éducateur spécialisé à Lille-Sud), et les radicalités et discours extrêmes (Rémi Ormeray, de l’équipe mobile de prévention de la radicalisation).
Psychologue au sein de la Cellule Mobile et intervenant également dans deux quartiers du Club de prévention grâce au soutien de mécènes, Selena Sabbahi a présenté l’expérimentation de « psychologue de rue ».
Face à l’augmentation des troubles psychiques, des comportements à risque et des situations de souffrance chez les jeunes, cette présence permet d’offrir un espace de parole accessible à des publics souvent éloignés des structures de soin.
« Voir un psychologue, ce n’est pas seulement pour les personnes malades. Cela peut simplement être un espace pour prendre le temps de se poser des questions, comprendre d’où l’on vient et où l’on souhaite aller. Avec cette expérimentation, je je m’attache à faire du maillage avec les psychologues qui sont déjà engagés sur le terrain, pour voir comment être complémentaires sur l’offre en santé mentale sur un même territoire. Chacun a ses missions, mais l'objectif est de voir comment travailler ensemble pour être au plus près des jeunes et des familles et bien répondre au besoins exprimés. »
Les éducateurs Geoffrey Delesalle et Nidhal Elbourachdhi ont quant à eux présenté les dispositifs du SPOT et du Souffle, créés pour accompagner les mineurs confiés à l’Aide sociale à l’enfance en situation de fugue ou de rupture.
« Notre force, c’est la disponibilité et la réactivité. Nous travaillons souvent dans les interstices, lorsque les dispositifs de droit commun sont difficilement accessibles pour les jeunes. »
Nidhal Elbourachdhi
Ouvert depuis novembre 2025, Le Souffle accueille temporairement des jeunes en grande vulnérabilité afin de leur offrir un espace sécurisé et de reconstruire un lien éducatif.
« Notre cœur de métier reste d’aller vers les jeunes, de prendre soin d’eux et de trouver avec eux des solutions adaptées. »
Geoffrey Delesalle
Prévenir plus tôt
L’entrée toujours plus précoce des jeunes dans les trafics a également constitué un sujet majeur des échanges.
Éducateur spécialisé au Club de prévention, Anddy Valeus a évoqué le rajeunissement des publics concernés et la banalisation progressive de certains phénomènes dans les quartiers.
« Aujourd’hui, il faut mobiliser les jeunes plus tôt, dès 11 ou 12 ans. Car souvent, à 15 ou 16 ans, il est déjà très difficile d’agir. »
Pour lui, la prévention passe notamment par la mobilité, l’ouverture sur l’extérieur, les projets collectifs et le renforcement des liens sociaux.
« Continuer d’arroser la forêt qui pousse »
L’intervention de Rémi Ormeray, éducateur spécialisé de la Cellule Mobile de prévention de la radicalisation, a particulièrement marqué l’assistance.
Partant des violences liées aux trafics, mais aussi des phénomènes de radicalisation religieuse, d’ultra-droite ou de masculinisme, il a rappelé la nécessité de maintenir une réponse éducative forte face à ces enjeux.
« Des enfants de la République ont pris les armes. Dans ce contexte, quel rôle peut encore jouer l’action sociale et une association de prévention telle que la nôtre ? »
Sa réponse tient en quelques mots :
« L’éducation populaire et la prévention spécialisée sont aujourd’hui plus que jamais d’actualité pour accompagner, nourrir l’esprit critique et la capacité de réflexivité de nos jeunes. »
Avant de conclure par une image qui résume parfaitement l’esprit de cette assemblée générale :
« Écoutons moins le bruit de l’arbre qui tombe mais continuons d’arroser la forêt qui pousse. »
Des innovations à préserver
Les échanges ont également permis de mettre en lumière l’importance de maintenir et développer les innovations sociales.
Vincent Dubaele, directeur du service Entr’Actes, a notamment évoqué les actions de prévention menées auprès des jeunes dans les collèges autour des usages d’Internet et des réseaux sociaux, de la notion de consentement, des phénomènes d’emprise et des risques liés à la prostitution.
« Aujourd'hui c'est surtout la classe des 12 ans, voire de l’école élémentaire qui nous interroge à Entr’Actes, car nous voyons apparaître des jeunes dès cet âge-là dans des conduites de prostitution avérées. Notre rapport d’activité 2025 en témoigne, ainsi que nos échanges avec nos partenaires du Département et d’autres institutions. C’est un enjeu majeur de prévention sur lequel nous aimerions nous pencher pour préparer l’avenir de ces jeunes et les prémunir contre les risques d’entrée dans la prostitution. »
De son côté, Stéphane Geldof, directeur du Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance de la Ville de Lille, a rendu hommage à une initiative historiquement portée par Itinéraires : les Groupes Socio-Éducatifs (GSE), véritables espaces de coordination entre partenaires pour repérer et accompagner les situations les plus fragiles.
En conclusion, Franck Gherbi, maire d’Hellemmes, a rappelé la nécessité du travail mené par l’association dans un contexte social particulièrement difficile :
« La crise sociale, on est en train de la vivre, il suffit de regarder autour de nous, on voit partout des tentes, des gens dans l’obligation de demander de l’aide. On n’a jamais vu ça à une si grande échelle, et plus que jamais aujourd’hui, en tant qu’élu, je tiens à dire que le travail effectué par Itinéraires n’a jamais été autant nécessaire et je tiens à exprimer la reconnaissance de notre équipe envers vous tous et toutes, car je sais que votre travail est difficile, il l’a toujours été et les conditions dans lesquelles vous l’exercez sont de moins en moins faciles. Sachez qu’en tant que partenaires nous sommes extrêmement reconnaissants de pouvoir travailler avec des professionnels de terrain sur lesquels nous pouvons compter, et sur lesquels les personnes dans le besoin peuvent compter. Merci beaucoup ! »
Maintenir le cap
Au terme de cette assemblée générale, un constat s’est imposé : malgré un contexte financier particulièrement contraint, Itinéraires poursuit ses missions avec détermination.
Comme l’a rappelé Florence Bobot :
« Derrière chaque jeune rencontré dans la rue, derrière chaque famille accompagnée, derrière chaque situation qui semblait sans issue, il y a une possibilité de reconstruction, d’émancipation et d’avenir. La question qui nous est posée n'est pas seulement celle du financement de la prévention spécialisée. La question est de savoir quelle société nous voulons construire. »
Des propos qui font écho à ceux de Sabrina Casier, venue clôturer les échanges en réaffirmant sa confiance dans les équipes :
« Ce sont des sujets graves et lourds, mais je suis extrêmement fière de vous avoir entendu en parler avec autant de passion et de détermination. Je pense que si on tient, c'est aussi parce qu'on se fait confiance. Ça ne sera pas simple. Mais on se doit de continuer — avec nos administrateurs, avec nos équipes, avec nos partenaires, avec nos financeurs. »
Une Assemblée Générale à l’image d’Itinéraires : lucide sur les réalités, déterminée dans ses engagements.
Une conviction qui continue de guider l’action de l’association au quotidien.
Visionnez le film de la table ronde :
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