Un conférence organisée par le collectif “Ensemble on fait quoi ?”
Mercredi 11 février, le collectif Ensemble on fait quoi ? , animé par l’association Itinéraires, l’IREV, le CRPRS et l’IRTS Hauts-de-France, organisait à l’IRTS de Loos une conférence autour d’une thématique sensible et d’actualité : les dérives sectaires et les mécanismes d’endoctrinement.
Intervenantes lors de cette rencontre, Audrey Foulon, Directrice du CAFFES (Centre d’Accompagnement des Familles Face à l’Emprise Sectaire), et Lydie Manninchedda, mère de Julie, une jeune femme partie en Syrie en 2014 et décédée en 2018, ont proposé un éclairage croisé, professionnel et personnel.
100 participants – professionnels de l’action sociale, acteurs institutionnels, équipes de prévention spécialisée – ont répondu présents pour approfondir leur compréhension de ces phénomènes complexes et renforcer leurs pratiques de vigilance et d’accompagnement.
Comprendre l’emprise : au-delà de la croyance
Un point essentiel a été rappelé : le problème ne réside pas dans la croyance en elle-même, mais dans les comportements imposés et leurs conséquences dommageables. L’emprise sectaire repose sur des mécanismes progressifs, souvent invisibles au départ.
Trois étapes structurent généralement ces processus :
La séduction :
Le recruteur identifie une vulnérabilité (isolement, fragilité psychologique, quête de sens, difficultés personnelles). Il propose des réponses simples à des questions complexes et installe progressivement une relation de confiance. Ces mécanismes peuvent intervenir dans des domaines variés : spiritualité, développement personnel, santé, formation professionnelle, sport, etc.L’endoctrinement :
Différentes techniques visent à affaiblir l’esprit critique : alternance valorisation/dévalorisation, privation de sommeil, modification du régime alimentaire, isolement progressif. L’objectif est de rendre la personne dépendante et malléable.La rupture :
La personne est progressivement coupée de son entourage, présenté comme “toxique”. Un engagement formel (rituel, mariage, contrat, abandon de soins…) vient souvent sceller l’appartenance au groupe. L’emprise s’accompagne alors d’une exploitation des ressources de la victime (argent, compétences, réseau).
Un phénomène en mutation
Les intervenantes ont souligné l’évolution des dérives sectaires depuis les années 1970. Les grandes structures ont laissé place à des micro-groupes, des associations éphémères ou des manipulateurs individuels.
Depuis la crise sanitaire, plusieurs tendances se renforcent :
diffusion massive de théories complotistes ;
développement de pseudo-formations (notamment dans le trading en ligne) ;
instrumentalisation des réseaux sociaux et des algorithmes ;
utilisation de plateformes de jeux vidéo ou d’univers virtuels comme espaces de recrutement.
Le complotisme en soi n’est pas une dérive sectaire, mais il peut constituer un terrain favorable à l’embrigadement. Audrey Foulon a insisté sur la nécessité d’analyser chaque situation au cas par cas, en s’appuyant sur des critères de dangerosité précis (déstabilisation mentale, rupture avec l’environnement, embrigadement d’enfants, détournement financier, etc.).
Accompagner les familles et les victimes
Le CAFFES accompagne majoritairement les proches qui constatent un changement brutal chez un membre de leur entourage. L’approche repose sur :
l’écoute,
l’analyse des signaux d’alerte,
l’accompagnement psychologique et, si nécessaire, juridique,
la coopération avec les institutions (Éducation nationale, services sociaux, forces de l’ordre, justice).
Un conseil central a été partagé : maintenir le lien, éviter le jugement et continuer à questionner avec bienveillance. Couper la relation renforce souvent l’emprise.
Sortir d’un processus d’endoctrinement est long. Une personne ayant passé plusieurs années sous emprise peut mettre autant de temps à s’en libérer.
Certaines victimes peuvent même, dans certains cas, devenir à leur tour relais du système.
Le témoignage de Lydie Manninchedda : quand l’emprise touche une famille
Moment particulièrement fort de la conférence, le témoignage de Lydie Manninchedda a illustré concrètement ces mécanismes. Sa fille, convertie à l’islam lors de ses études, a progressivement basculé dans une mouvance radicale avant de partir en Syrie en 2014. Mariée, isolée, privée de liberté, elle est décédée en 2018, laissant trois enfants.
Aujourd’hui, Lydie Manninchedda élève ses petits-fils, rapatriés d’un camp syrien. Elle a évoqué le travail d’accompagnement psychologique, la complexité des démarches institutionnelles, mais aussi l’importance de pouvoir expliquer aux enfants leur histoire, sans nier la réalité ni diaboliser leurs parents.
Son témoignage rappelle que derrière les concepts d’embrigadement et de radicalisation se trouvent des trajectoires humaines, familiales, profondément marquées par la souffrance.
Un enjeu majeur pour les professionnels
Cette conférence a permis de réaffirmer plusieurs leviers d’action essentiels pour les acteurs de terrain :
renforcer l’esprit critique, notamment chez les jeunes ;
repérer les signaux faibles ;
travailler en réseau ;
partager l’information lorsque nécessaire ;
ne pas rester isolé face à une situation préoccupante.
Dans un contexte où les mécanismes d’emprise se déploient massivement en ligne et où les outils numériques complexifient l’identification des auteurs, la vigilance collective devient indispensable.
En réunissant 100 professionnels autour de cette thématique, le collectif « Ensemble on fait quoi ? » contribue à outiller les acteurs de terrain et à renforcer la coopération interinstitutionnelle.
Un enjeu pleinement en résonance avec les missions de prévention spécialisée : protéger, accompagner, et soutenir les jeunes et leurs familles face aux formes contemporaines de manipulation et d’embrigadement.


