Comprendre pour mieux prévenir : le jeudi 8 octobre 2026, l’IRTS de Loos a accueilli une rencontre consacrée au djihadisme en Europe, organisée par le collectif Ensemble on fait quoi ? , en partenariat avec Sciences Po Lille. Chercheurs et professionnels de terrain venus de France, de Belgique et d’Angleterre y ont croisé leurs analyses et leurs pratiques.
160 professionnels du social, de l’éducation, de la justice et des collectivités territoriales, ainsi que des étudiants de l’IRTS et de Sciences Po y ont assisté.
La rencontre s’est déroulée en deux temps. Une conférence a d’abord posé les bases de compréhension, avec le politologue Pierre Mathiot, ancien directeur de Sciences Po Lille, et Olivier Vanderhaeghen, directeur des départements sociaux du CPAS de Molenbeek-Saint-Jean. Une table ronde a ensuite confronté trois approches de la prévention : celle de l’association Live Together à Birmingham, celle de Molenbeek et celle de la Cellule mobile de prévention de la radicalisation d’Itinéraires.
La rencontre a été ouverte par Sabrina Casier, directrice générale de l’association Itinéraires, et Sandrine Melan, cadre pédagogique de l’IRTS, qui représentaient le collectif organisateur. Dans une introduction à deux voix, elles ont rappelé que le collectif « Ensemble on fait quoi ? » réunit l’IRTS Hauts-de-France, l’association Itinéraires, l’IREV et le CRPRS (Centre de ressources pour la prévention des radicalités sociales). Elles ont remercié Sciences Po Lille, partenaire de cette conférence, et notamment Pierre Mathiot, politologue et professeur des universités.
PARTIE 1 : CONFÉRENCE
Pierre Mathiot : « il n'existe pas de profil type du djihadiste »
Pierre Mathiot a d’abord rappelé une définition. Le djihadisme est une composante de ce que l’on appelle l’islamisme révolutionnaire : il justifie la violence armée pour transformer le fonctionnement d’une société pour en faire une société structurée par l’Islam. Il faut le distinguer du sens premier du mot djihad, un effort personnel et pacifique du croyant pour vivre selon les préceptes de l’islam. Une large part de l’islamisme, comme le salafisme, ne légitime d’ailleurs pas la violence.
Un phénomène qui frappe d'abord les pays musulmans
Une étude internationale couvrant la période 1979-2021 montre que 90 % des attentats djihadistes ont eu lieu dans des pays musulmans, et que 90 % des victimes étaient musulmanes.
En Europe, la France est le pays le plus touché, avec 82 attentats et 332 morts sur la période. L’histoire ne commence pas avec Daech : le djihadisme algérien des années 1990 et Al-Qaïda l’ont précédé.
L’Union européenne et le Royaume-Uni comptent environ 30 millions de musulmans, soit 5 % de la population ; c’est la France qui en compte le plus, environ 7 millions (10% de la population). Les raisons principales tiennent au passé colonial et à la politique d’immigration par le travail pratiquée par la France à partir des années 1950.
Dans leur immense majorité, les musulmans européens n’ont rien à voir avec le djihadisme. Les études montrent même que la pratique religieuse régulière n’est pas un facteur prédictif du passage à l’acte.
Des parcours pluriels, une lecture multifactorielle
S’appuyant notamment sur les travaux d’Hugo Micheron, qui a mené des entretiens avec environ 80 djihadistes détenus en France, Pierre Mathiot a insisté sur l’absence de profil type. Le passage à l’acte mêle une trajectoire individuelle et des dynamiques collectives. Le djihadisme progresse par cycles, au gré notamment du contexte géopolitique : une période sans attentat peut être une période de recomposition.
Il a proposé six facteurs, dont le poids varie selon les cas et dans le temps :
- Pas de profil psychologique unique : les personnes concernées ne souffrent pas toutes de troubles ni d’isolement social.
- Le poids des relations sociales : réseaux amicaux, familiaux ou de quartier. À Lunel (Hérault) par exemple, 30 jeunes sont partis en Syrie pour 25 000 habitants.
- Le sentiment d’exclusion et de discrimination : réel dans certains cas, mais insuffisant à lui seul, puisque certains djihadistes venaient de familles bien intégrées.
- L’adhésion idéologique : souvent décisive, mais fréquemment fondée sur une connaissance très approximative des textes religieux.
- Internet et l’IA : propagande, communautés virtuelles, mise en contact, aide à la préparation d’actions. Internet n’est pas seulement un média, c’est un milieu social.
- Le contexte géopolitique : quand Daech disposait d’une base arrière en Syrie, il pouvait coordonner des attentats massifs ; la menace actuelle est plus diffuse et artisanale.
Une menace plus jeune, plus isolée, plus connectée
En 2025, Europol indique une statistique de 45 attaques terroristes dans l’Union européennes, dont 24 imputables au djihadisme (5 morts, 81 blessés), et 347 arrestations liées au djihadisme. Un tiers des personnes arrêtées étaient mineures ou avaient 18 ans. Il s’agit surtout d’acteurs isolés ou de petites cellules, souvent radicalisés en quelques semaines en ligne, sans passé judiciaire ni passage par une zone de combat.
Pierre Mathiot parle d’« univers extrémistes hybrides » : ressentiment lié par exemple à un décrochage scolaire, quête d’identité, épisodes délinquants, fascination pour la violence. Il observe aussi des rapprochements avec d’autres radicalités, notamment le masculinisme. Les causes individuelles, comme une crise d’identité, sont renforcées par l’environnement : figures emblématiques sur un territoire, réseaux amicaux forgés dans des cafés ou des salles de sport, sociabilité en ligne.
Pour aller plus loin, il a présenté les grilles de lecture de Gilles Kepel (la radicalisation de l’islam), Olivier Roy (l’islamisation de la radicalité), Farhad Khosrokhavar (la radicalisation comme reconstruction de soi) et Marc Hecker (une pyramide des degrés d’engagement).
Olivier Vanderhaeghen : une grille de lecture de la radicalité
Philosophe de formation, Olivier Vanderhaeghen est parti de l’étymologie : radical vient de radix, la racine. Être radical, c’est revenir aux fondements, et ce n’est pas un délit ; l’histoire montre que la radicalité peut aussi transformer positivement une société. Il a repris la définition de Farhad Khosrokhavar :
« la radicalisation est le processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, liée à une idéologie extrémiste qui conteste l’ordre établi ».
La radicalisation violente naît souvent de la rencontre entre un appétit pour la violence et une offre idéologique. Pour analyser un discours ou une posture, il propose trois questions :
- La logique de l’idée (registre cognitif) : qu’est-ce qui, dans le discours, permet d’y adhérer ? Le projet djihadiste d’instaurer un califat en est un exemple, mais la grille vaut aussi pour des discours politiques d’exclusion ou pour le masculinisme.
- Le refus du compromis (registre psycho-affectif) : la personne s’isole-t-elle de plus en plus de la société, dans une posture incompatible avec elle ? Il a cité les recours de femmes contre la loi belge de 2011 interdisant le voile intégral dans l’espace public.
- La promotion de modes d’action non conventionnels (registre comportemental) : sabotages, incendies, profanations, propos antisémites, propagande, appels à la violence en ligne, jusqu’à l’insurrection comme lors de la prise du Capitole.
Habituellement, la violence est un moyen au service d’une fin ; dans certaines radicalités, elle devient une fin en soi.
Il a aussi montré comment le masculinisme détourne le vocabulaire du féminisme contre les femmes.
Sa conclusion : en démocratie, c’est toute une série de discours et de comportements qui menacent le vivre-ensemble, et un contexte local se conjugue toujours à un contexte national.
PARTIE 2 : TABLE RONDE
Trois dispositifs
À Birmingham, l’association Live Together, dirigée par Yousiff Florey-Meah, travaille sur toutes les formes de radicalisation, individuelles et collectives. Elle s’appuie sur des financements publics et privés et aide les jeunes à construire leurs projets.
Partenaire ce cette association, Daniela Varley, directrice de l’association Recre8 (association caritative et organisation basée à Nechells, un quartier de Birmingham, qui accompagne les jeunes contre la délinquance, la criminalité et la culture des gangs) et psychologue spécialisée dans les questions de criminalité, accompagne des jeunes de 10 à 25 ans confrontés au décrochage scolaire, à la pauvreté, à la violence ou à la prison. Leur approche embrasse toute la personne : identité, relations, traumatismes, exclusion, besoin d’appartenance.
En Belgique, la stratégie TER (terrorisme, extrémisme, radicalisation) s’organise sur trois niveaux, selon une logique descendante de l’État vers le local :
- au niveau fédéral, la Task Force nationale (TFN), avec la police et le parquet, fixe les grandes orientations ;
- dans chaque arrondissement judiciaire, une Task Force locale (TFL) examine les situations des personnes radicalisées ;
- au niveau communal, la Cellule de sécurité intégrale locale (CSIL), pilotée par le bourgmestre, réunit police, acteurs de prévention, psychologues, écoles et institutions pour des concertations de cas. Une dérogation au secret professionnel permet au travailleur social d’y partager des informations.
Molenbeek compte environ 100 000 habitants, auxquels s’ajoutent quelque 10 000 personnes en séjour irrégulier, et une centaine de dossiers liés au radicalisme religieux.
Le travail porte aussi sur l’extrême droite et l’extrême gauche.
Olivier Vanderhaeghen a appelé à la vigilance sur les financements privés : des structures privées se présentant comme spécialistes de la déradicalisation cherchent parfois, selon lui, à obtenir la caution des pouvoirs publics pour servir d’autres intérêts.
En France, dans le Nord, la Cellule mobile de prévention de la radicalisation d’Itinéraires, présentée par Rémi Ormeray, éducateur spécialisé, intervient sur mandat de la CPRAF (Cellule départementale de prévention de la radicalisation et d’accompagnement des familles). Animée par le préfet délégué à l’égalité des chances, celle-ci réunit notamment la PJJ, la protection de l’enfance du Département, le parquet, l’ARS et la police. La Cellule mobile est saisie sur des signaux faibles, auprès de jeunes de 11 à 25 ans, et désormais aussi de personnes plus âgées et de familles. Certaines situations relèvent d’autres radicalités, comme l’ultradroite.
Ce que montre le terrain
Pour la Cellule Mobile d’Itinéraires : depuis sa création en 2015, la Cellule mobile a traité environ 350 situations ; en 2025, elle a accompagné 55 personnes, pour une quarantaine de situations. Le public a changé : il s’agissait surtout de jeunes filles, moyenne d’âge 16 ans, c’est aujourd’hui un public plus âgé (24 ans en moyenne dans le Nord), avec des fragilités psychiques et des situations complexes qui exigent un travail partenarial.
À Molenbeek, les portes d’entrée sont multiples : familles inquiètes pour leur enfant, écoles alertées par certains discours, police, protection judiciaire de la jeunesse. Un constat est partagé par tous : personne ne se dit radicalisé, ni ne demande de l’aide de lui-même. Olivier Vanderhaeghen a aussi relevé que certains détenus découvrent réellement leur religion après leur condamnation.
À Birmingham, les profils sont très variés : djihadisme, extrême droite, jeunes filles influencées sur plusieurs années. Pour Daniela Varley, chaque jeune court un risque du fait des réseaux sociaux : avec le programme Just 3 Clicks, l’association rappelle que toute personne n’est qu’à 3 clics d’un contenu extrémiste sur Internet.
Des pratiques qui se rejoignent
Les trois structures partagent une même philosophie : comprendre la vie de la personne plutôt que de s’arrêter à son discours, avec le moins de jugement possible, et agir avant que la violence ne survienne.
Côté anglais :
- Live Together fait du sentiment d’appartenance son levier principal. Théâtre, sport, ballets créés avec les jeunes, dont un spectacle inspiré de Star Wars pour aborder les conflits familiaux et sociaux : tout sert à reconstruire un lien avec la communauté locale. L’association peut s’appuyer sur les préceptes originels de l’islam comme cadre de vivre-ensemble, elle mise sur le potentiel des jeunes plutôt que sur leurs risques, y compris ceux encore actifs dans des gangs, et maintient la relation sur le long terme. Yousiff Florey-Meah a cité en exemple un jeune longtemps suivi, qui vivait d’activités illégales et dirige aujourd’hui un grand centre culturel.
- De son côté, Daniela Varley, avec Recre8, utilise des jeux de rôle, y compris virtuels. Les jeunes y expliquent leur façon de penser, choisissent des alliés, désignent les groupes qu’ils rejettent : la fiction leur permet de prendre du recul. L’équipe s’inscrit dans une pratique restaurative, centrée sur l’estime de soi et la place de la personne dans son quartier.
Côté belge :
À Molenbeek, l’accompagnement s’appuie sur six indicateurs de suivi :
- l’isolement social, familial et affectif,
- la nature d’un réseau social,
- l’implication ou non dans des buts légitimes de la société (ex : un travail rémunéré),
- la personne croit-elle ou non en la validité des règles de la démocratie ?,
- la rigidité cognitive (« eux contre nous », vision complotiste de la société)
- les émotions et leur régulation.
Quatre approches sont mobilisées :
- l’approche identitaire,
- le questionnement religieux (quel aspect est sur ou sous investi dans la religiosité ?),
- l’approche par les émotions,
- le questionnement philosophique, dans une démarche maïeutique.
« Nous sommes tous des radicaux en puissance », a rappelé Olivier Vanderhaeghen.
Côté français :
- La Cellule mobile d’Itinéraires adopte une approche systémique : le signalement est le symptôme d’une situation plus large. Elle travaille sur les facteurs de vulnérabilité plutôt que sur l’idéologie, et oriente vers les partenaires de droit commun ou les clubs sportifs pour répondre au besoin d’appartenance. On observe que l’idéologie radicale peut parfois servir de protection, par exemple chez des jeunes filles victimes d’abus. L’éducateur se place en position d’apprenant, sans tomber dans le contre discours, une posture exigeante face au masculinisme notamment. Des outils de prévention primaire, comme des BD et des revues pour adolescents, complètent ce travail.
Les échanges avec la salle
Les attentats de 2015 ont marqué un tournant. Olivier Vanderhaeghen y voit un « fait social total » qui a ébranlé le vivre-ensemble et fait du « radicalisé » une catégorie administrative. Sur le terrain religieux, le contre-discours fonctionne mal : les jeunes sont préparés à disqualifier l’imam payé par l’État. Il a aussi souligné que des visions eschatologiques, l’attente d’une bataille finale, se retrouvent dans des groupes djihadistes comme dans certains groupuscules d’extrême droite.
Sur le recours aux « repentis », Rémi a distingué les niveaux d’intervention : un témoignage peut servir en prévention primaire, mais il ne suffit pas sans un travail avec le jeune ensuite. Le fait religieux peut être abordé en s’appuyant sur des documents, par exemple en demandant au jeune ce qu’il comprend d’un verset ; la CPRAF peut mobiliser un médiateur du fait religieux.
Les intervenants anglais ont insisté sur la montée du masculinisme et de l’extrême droite, jusque dans des écoles où des garçons refusent les cours donnés par des femmes. Pour eux, toutes ces violences sont aussi graves les unes que les autres, et l’islamophobie alimente elle-même les actes d’extrême droite, d’où un travail avec les responsables religieux pour créer des ponts. Daniela a souligné le rôle des prisons comme lieux de radicalisation, et l’intérêt de travailler séparément avec filles et garçons, dont les expériences et les besoins diffèrent, tout en réunissant les fratries lors du travail avec les familles.
En conclusion : un travail "artisanal" qui a besoin de durée
En synthèse, Pierre Mathiot a souligné une tension. La prévention repose sur un travail artisanal, au cas par cas, alors que les attentes collectives sont très fortes.
Les acteurs de terrain ont besoin de stabilité et de financements à la hauteur de ce qui leur est demandé.
Leur efficacité tient aussi à un travail de mise en réseau solide, un équilibre fragile dans un environnement complexe.
Les intervenants ont conclu sur la nécessité d’une coopération à la fois locale et internationale. Cette rencontre a montré l’intérêt de confronter les pratiques entre pays pour coproduire et progresser ensemble.
Retrouvez la vidéo de cette rencontre :
Un grand merci à Léa Mathiot et Alan Jones pour avoir assuré les traductions pendant la table ronde.
Pour en savoir plus sur le collectif « Ensemble on fait quoi ? » et ses prochaines rencontres : ensembleonfaitquoi.fr.


