« Viens enquêter dans la jungle des influenceurs » : 40 jeunes Lillois démêlent le vrai du faux avec la journaliste Aude Favre

Mercredi 23 septembre, Itinéraires a accueilli un atelier d’éducation aux médias, animé par la journaliste Aude Favre et destiné à 40 jeunes accompagnés par le Club de prévention spécialisée et MAJYC.

Réseaux sociaux, influenceurs, intelligence artificielle : comment distinguer une information fiable d’une fake news ? Comment savoir si un influenceur est digne de confiance ? Et comment les réseaux sociaux captent-ils notre attention ? Des questions au cœur de cet atelier « Viens enquêter dans la jungle des influenceurs », organisé dans le cadre du collectif « Ensemble on fait quoi ? », qui réunit différents acteurs autour des enjeux de prévention, d’éducation et de sensibilisation.

40 jeunes venus des quartiers de Lille Sud, du Faubourg de Béthune, de Fives, de Moulins et du Vieux-Lille y ont participé.

Aude Favre est journaliste, présidente de l’association Fake Off. et créatrice de la chaîne Youtube WTFake!

Le journalisme, à quoi ça sert ?

L’atelier a débuté par un quiz. Répartis en équipes, les jeunes devaient répondre à des questions sur le journalisme : citer des journalistes et des médias, dire à quoi sert le journalisme, ou encore comment une enquête peut changer concrètement la vie des gens. Les jeunes ont notamment évoqué des enquêtes ayant marqué l’actualité, comme « Les Fossoyeurs » de Victor Castanet, consacrée aux pratiques du groupe Orpea dans les EHPAD, ou encore les enquêtes portant sur les crèches ou l’affaire de Bétharram.

Informer, enquêter, débattre, prévenir, clarifier, demander des comptes aux puissants : les jeunes ont vite compris que le journalisme sert à « faire bouger les lignes ». Aude Favre a aussi rappelé que la liberté des journalistes est menacée ou empêchée dans plus de 90 pays, souvent pour empêcher les populations de se révolter contre des régimes oppresseurs.

« Avant de partager, il faut vérifier »

Aude Favre a ensuite amené les jeunes à réfléchir à une règle essentielle du journalisme : ne pas publier une information sans l’avoir vérifiée.

Trois réflexes ont été particulièrement mis en avant :

  • vérifier les sources et chercher à savoir d’où vient l’information ;
  • citer ses sources ;
  • rechercher le contradictoire, c’est-à-dire confronter les points de vue et les informations disponibles.

Une démarche qui peut également être adoptée dans notre quotidien lorsque nous recevons une information sur les réseaux sociaux.

Pourquoi si peu de contenus journalistiques sur les réseaux sociaux ?

Le quiz a aussi abordé les réseaux sociaux. Si l’on voit peu de contenus journalistiques sur TikTok, Snapchat ou Instagram, c’est que la désinformation s’y propage six fois plus vite que l’information de qualité. Les plateformes gagnent de l’argent en revendant les données de leurs utilisateurs, avec un objectif : les rendre accros, leur faire consommer un maximum de publicité et, pour cela, diffuser les contenus les plus sensationnalistes.

La jungle des influenceurs

La deuxième partie de l’atelier a permis d’entrer directement dans « la jungle des influenceurs ».

L'argent facile, première ficelle des influenceurs

Les jeunes ont découvert un extrait d’une enquête de Cash Investigation, avec la journaliste Elise Lucet, consacrée à l’argent facile promis par certains influenceurs. L’extrait abordait notamment le copy trading sur le Forex, un marché d’investissement particulièrement risqué, et le rôle de certains influenceurs comme rabatteurs rémunérés. L’enquête décrit ce système comme une escroquerie en bande organisée. 

À travers cet exemple, Aude Favre a montré comment certaines promesses peuvent être particulièrement séduisantes sur les réseaux sociaux : argent facile, réussite rapide, mode de vie idéal…

L’occasion également de rappeler que l’activité des influenceurs commerciaux est désormais encadrée par la loi et que certaines pratiques publicitaires sont interdites ou strictement réglementées.

Alors, qu'est-ce qu'un influenceur n'a pas le droit de faire ?

Les jeunes ont été invités à répondre eux-mêmes à cette question.

Parmi les interdictions évoquées : la promotion de certains produits financiers risqués, du tabac et des produits de nicotine, ainsi que la publicité pour des actes de chirurgie ou de médecine esthétique.

Aude Favre a également présenté SignalConso, le service public qui permet notamment de signaler une publication frauduleuse ou une pratique commerciale problématique d’un influenceur.

Influenceurs : qui parle derrière l’écran ?

Place ensuite à un exercice très concret : chaque jeune a été invité à sortir son téléphone et choisir un influenceur à rechercher.

L’objectif n’était pas de dire si l’influenceur était « bon » ou « mauvais », mais d’apprendre comment vérifier qui se trouve réellement derrière un compte et comment évaluer la fiabilité des contenus diffusés.

Qui est cette personne ? Que sait-on d’elle ? Quelles sont ses sources ? Est-elle rémunérée ? Ses affirmations sont-elles vérifiables ? D’autres médias sérieux en parlent-ils ?

Aude Favre a donné une image simple pour résumer cette démarche :

« Le syndrome du sac à patates : si quelqu’un sonne chez vous pour vous raconter quelque chose et qu’il a un sac à patates sur la tête, votre premier réflexe sera de lui demander qui il est. Sur les réseaux sociaux, il faut faire pareil : se renseigner sur qui me parle ! »

Autre mise en garde : un compte certifié n’est pas nécessairement un compte fiable. La certification sur une plateforme ne constitue pas une garantie de sérieux ou de véracité des contenus, car elle dépend surtout du nombre d’abonnés, et certains la paient.

Et l'utilisation de l'IA dans tout cela ?

L’atelier a également permis d’aborder un sujet incontournable pour les jeunes : l’intelligence artificielle.

Aude Favre a notamment rappelé qu’une IA comme ChatGPT peut être utilisée pour aider à rechercher de l’information, mais qu’il est essentiel de demander les sources et de les vérifier.

Un réflexe simple peut consister à demander à l’IA, par exemple :

« Donne-moi toutes les sources journalistiques les plus fiables possibles qui peuvent me renseigner sur elle/lui. »

L’objectif : ne pas considérer une réponse produite par une IA comme une vérité en soi, mais utiliser l’outil comme un point de départ pour poursuivre ses propres vérifications.

Quand une vidéo joue avec nos émotions

Peur, émotions fortes, discours toxiques : autres moyens de manipuler les personnes sur les réseaux sociaux. 

Deux vidéos ont été analysées collectivement, avec les mêmes questions : quelles émotions cela suscite-t-il ? Y a-t-il des sources ? Est-ce vrai ? Quelles conséquences possibles ?

La première, « L’expérience horrible à l’origine de Peppa Pig », créée pour susciter peur et malaise chez les jeunes. Aude Favre a rappelé que la peur est la ficelle numéro 1 de la manipulation.

La seconde, « Les 6 vérités sur les femmes », est une vidéo d’un influenceur au discours masculiniste. Aude Favre a expliqué que les discours toxiques jouent sur des émotions fortes et s’adressent souvent à des personnes fragilisées ou qui se sentent perdues, par exemple de jeunes hommes qui se sentent rejetés par les femmes. Ils leur font développer une haine des femmes, ce qui est forcément malhonnête.

Une manière concrète de comprendre les techniques fréquemment utilisées pour capter l’attention.

La peur, en particulier, peut inciter à regarder, cliquer et partager avant même d’avoir pris le temps de vérifier.

Les jeunes n’ont pas été dupes. Ils ont réagi avec lucidité : plusieurs ont immédiatement relevé l’absence de preuves, le caractère très général des affirmations et le fait que les défauts attribués aux femmes pouvaient tout aussi bien être attribués aux hommes.

Ils ont également souligné le problème posé par des discours qui cherchent à opposer les filles et les garçons.

« Abonnez-vous à des contenus de qualité »

Tout au long de l’atelier, Aude Favre a insisté sur une idée simple : nous avons aussi un pouvoir d’action sur ce que les réseaux sociaux nous proposent.

Son conseil aux jeunes :

« Abonnez-vous à des contenus de qualité, à des personnes qui diffusent des informations journalistiques sérieuses, vérifiées. »

Car les algorithmes tiennent compte de nos habitudes. Plus nous consultons et suivons des contenus de qualité, plus les plateformes sont susceptibles de nous en proposer.

L’objectif n’est donc pas de se couper des réseaux sociaux, mais d’apprendre à mieux les utiliser et à reprendre la main sur ce que l’on regarde, partage et croit.

Pour aller plus loin : quelques outils utiles

Pour conclure, Aude Favre a partagé deux ressources permettant aux jeunes de poursuivre cette démarche au quotidien :

  • 📱 VERA, une IA française gratuite qui vérifie les fake news en temps réel en consultant plus de 300 sites de fact-checking reconnus. Elle est accessible par WhatsApp ou par téléphone au +33 9 74 99 12 95.

 

  • Le compte @Ettoutlemondesenfout, un influenceur qui fait du fact-checking, à suivre sur YouTube.

Développer l’esprit critique pour être acteur de sa vie numérique

À travers cet atelier, les jeunes ont surtout expérimenté une méthode : ne pas croire trop vite, questionner, rechercher, comparer et vérifier.

Dans un univers numérique où chacun peut produire et diffuser de l’information, développer l’esprit critique devient une compétence essentielle.

Pour les équipes éducatives d’Itinéraires, ce type d’action participe pleinement à l’accompagnement des jeunes vers davantage d’autonomie : leur donner les clés pour comprendre leur environnement, exercer leur esprit critique et faire leurs propres choix.

« Les jeunes ont apprécié cet atelier. Ils ont amélioré leurs connaissances sur le journalisme, les différences entre journalistes et influenceurs, les enjeux liés à la fiabilité des informations diffusées par les médias et sur les réseaux sociaux. Ils ont aussi pris conscience de l’importance de développer leur esprit critique, de vérifier les informations et de questionner la fiabilité des sources, venant d’un média ou d’un influenceur. Ils ont apprécié l’interactivité de l’intervention et les activités. C’est une initiative utile et importante pour nos jeunes !»  – Félicien, Educateur spécialisé.

Une belle manière, aussi, de faire vivre concrètement l’ambition du collectif « Ensemble on fait quoi ? » : mettre en commun les compétences et les regards pour mieux prévenir, sensibiliser et agir auprès des jeunes.

Un grand merci à Aude Favre pour son intervention et à tous les jeunes pour leur participation active!

Retrouvez-la dans cet interview, où elle nous donne ses conseils :

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